"Reverse Television" de Bill Viola

Il s’agit d’une série de « portraits de téléspectateurs », de brefs plans fixes, diffusées sur une chaîne publique américaine, montrant des personnes assises devant la caméra, et semblant regarder la télévision. Il est nécessaire de comprendre comment l’artiste utilise une chaîne de télévision afin d’interroger le regardeur sur sa propre condition.

Les recherches de mon Master tournent autour des webTVs et l’utilisation que peuvent en faire les artistes. Cette technologie étant relativement récente, peu d’artistes l’ont encore exploité. C’est donc surtout avec des œuvres dites « télévisuelles » que je questionne et que j’argumente mes recherches. C’est pour cela que j’ai souhaité réaliser mon analyse sur l’œuvreReverse Television – portraits of viewers de Bill Viola.

Il s’agit d’une série de « portraits de téléspectateurs », de brefs plans fixes, diffusées sur une chaîne publique américaine, montrant des personnes assises devant la caméra, et semblant regarder la télévision. Il est nécessaire de comprendre comment l’artiste utilise une chaîne de télévision afin d’interroger le regardeur sur sa propre condition.

Ce qui intéressait Bill Viola, c’était d’utiliser l’espace entre les programmes qui est normalement occupé par la publicité. Aux États-Unis, les chaînes publiques ne diffusent pas de publicités commerciales, cependant pour séparer leurs programmes elles tente de faire leur propre publicité. C’est à dire casser le rythme entre deux émissions, cadrer le téléspectateur et l’inciter à regarder le programme suivant. L’intention de l’artiste à donc été d’agir sur la structure même de la grille des programmes, d’en composer une dans laquelle quand une émission se termine et que le spectateur se détend, au lieu de voir arriver la publicité, il se retrouverait face à d’autre individus, exactement dans le même état que lui.

Reverse télévision est composé de 44 plans fixes en couleurs, de trente secondes chacun. Ils ont été diffusés pendant deux semaines sur la WGBH (chaîne de télévision publique à Boston) en 1983, à raison de 5 portraits par jour, repartis sur des plages publicitaires. Pour réaliser ces vidéos, Bill Viola explique :

« Je suis allé voir à peu près quarante personnes dans la région de Boston; je suis entré tout droit chez elles, les ai fait asseoir dans le fauteuil le plus confortable de leur salon. J’ai cadré de telle sorte qu’on puisse voir leur corps en entier et une partie de l’endroit où elles vivent. Elles étaient assises, simplement et regardaient la caméra en silence. 1»

Illustration 1: Bill Viola, “Reverse Television - Portraits of Viewers”, 1983 (courts-métrages)
Illustration 1: Bill Viola, “Reverse Television – Portraits of Viewers”, 1983 (courts-métrages)

Le cadrage, la posture et le comportement des gens, l’environnement… tout incite à penser que ces individus sont en train de regarder la télévision. Peu importe l’âge du sujet (de seize à quatre vingt-seize ans), ses habits, la décoration intérieur, le type de fauteuil ; on se retrouve ici dans le quotidien d’inconnus, à l’emplacement même du téléviseur. A travers ce dispositif simplissime, Bill Viola rend visible le téléspectateur, tandis que par le mode de présentation de ces vidéos, il cherche à rendre visible la grille des programmes, les émissions qui se suivent, et plus généralement le fonctionnement d’une chaine de télévision. Un des point de départ de ce projet est l’idée que la télévision est : « un espace : comme s’il y avait un drap recouvrant quelque chose, et que de temps en temps, il laisse entrevoir, par une fente, ce fond ou ce champ, qui est toujours là, en dessous. On le voit pendant un instant, et il disparaît. C’est un peu comme lire entre les lignes ou ouvrir un volet, pour avoir l’image de ce qu’il y a dehors. 2»

Ainsi l’œuvre donne l’illusion qu’entre deux programmes, le flux est interrompu, et que nous voyons d’autres personnes regardant la télé, au même moment, ailleurs dans la région de Boston. Cela renvoie bien sûr l’idée que nous ne sommes pas les seuls à regarder une émission (contrairement à ce que voudrait nous faire croire certains programmes nocturnes d’M63), mais cela présente aussi la télé comme une sorte de miroir, où le regardeur devient regardé, et où le spectateur est invité à prendre conscience de sa passivité, de sa non-activité.

Ce qui est particulièrement intéressant dans la mise en place de la diffusion de cette œuvre est l’opposition rencontrée par l’artiste venant de la chaîne de télé. En effet, il est clair que « les circonstances d’une telle diffusion sont liées au projet, au sens même du travail […]Cette œuvre ne peut pas exister sans les circonstances particulières de sa présentation 4», à savoir insérer des vidéos relativement longues, très fréquemment, et de façon inattendue dans la grille de diffusion de la chaîne. Cependant le directeur de la station n’était pas d’accord, il trouvait la durée des vidéos trop importante et leur apparition trop fréquente. Cela s’explique tout d’abord parce qu’à la télé le temps c’est de l’argent, mais aussi car les responsables de la chaîne avaient peur que l’œuvre de Viola soit interprétée par les téléspectateurs comme une défaillance de la diffusion, une erreur dans la programmation où un piratage de l’antenne. Si la réticence de la chaîne s’est justifiée ainsi, elle vient aussi du fait de la « tendance des mass-média à rejeter en général toutes expériences susceptibles, comme l’art, d’émettre des réflexions critiques tant sur ses modes spécifiques de fonctionnement que sur ceux de la société dont elle n’est que le reflet 5». A la télévision, tout doit être encadré, tout doit être conditionné et cette œuvre, ne serait-ce que par son titre, à tout de suite rendu méfiant les gens de la télévision. Ce travail fut le seul que Bill viola réalisa spécifiquement pour le petit écran, sans doute à cause de la censure imposée par la chaîne qui l’a contraint à effectuer de nombreuses modifications. Au lieu qu’un portrait d’une minute soit diffusé une fois par heure pendant un mois, l’intervention n’a durée que deux semaines, à raison de 5 vidéos de trente secondes par jour. Le directeur des programmes souhaitait que chaque vidéo ne dure que quinze secondes, mais pour l’artiste c’était trop peu ; la durée est un élément important car il faut un délai de réflexion au spectateur pour comprendre que ce qu’il attendait (une publicité) ne viendra pas et que c’est autre chose qui est donné à voir et à penser. Les portraits deviennent imposants avec la durée, quand le silence apparent laisse la place à de petits bruits ambiants, à la respiration du « viewer » ; il faut un certain temps à celui qui regarde pour apprécier tout cela. De plus, Bill Viola à du rajouter son nom et la date de réalisation à la fin de chaque présentation, de manière à rassurer le téléspectateur (et les diffuseurs).

Un an après avoir réalisé Reverse Television – portraits of viewers, l’artiste réalise Reverse télévision – portraits of viewers, Compilation tape, une bande vidéo de quinze minutes reprenant son précédent travail mais sans les contraintes que lui avaient imposé la chaîne de télévision. On y retrouve une explication du projet Reverse Television, suivi d’une compilation de ses vidéos (de quinze secondes cette fois-ci), enchainées les unes à la suite des autres. La « compilation tape » fait ici office de trace du projet originel, tout en étant autonome et indépendante. Elle n’est pas diffusée à la télévision et du coup ne conduit pas exactement les même interrogations. Viola change le contexte de monstration de son travail et le résultat en est tout autre.

En conclusion, on peut dire que la relation solitaire et frontale entre le téléspectateur et son écran qu’illustre Viola dans Reverse Television – portraits of viewers est toujours d’actualité : les postes de télévision sont devenus plus grands, plus fins, et avec une image de meilleurs qualité mais il y en a toujours de plus en plus (deux, trois ou quatre poste par maison), il y a de plus en plus de chaines et de plus en plus de façon de consommer la télé. L’attitude des chaines de télé par rapport à l’art n’a, quand à elle, pas évoluée non plus.

Reste à savoir si internet, la vidéo à la demande ou les webTVs arriveront à changer le rapport entre le spectateur et son écran.

1Bellour, Raymond,entretien avec Bill Viola, http://stephan.barron.free.fr/art_video/viola_interview.html

2Bellour, Raymond, entretien avec Bill Viola, http://stephan.barron.free.fr/art_video/viola_interview.html

3Star-six, par exemple : « Appelez-nous ! C’est votre chance, nos standards sont vides, tout le monde dort à cette heure-ci… »

4Lamunière, Simon, Vidéos en situations, http://www.fuenfnullzwei.de/design/version/texts/videof.html

5Gielen, Denis, Video Art enfant maudit de la télé, http://www2.cfwb.be/lartmeme/no009/page3.htm/

Auteur : willy Bahuaud

Webdesigner et créateur de webTV. Intégrateur Wordpress

1 pensée sur “"Reverse Television" de Bill Viola”

  1. Bonjour, et merci ton article qui aborde un angle vraiment très intéressant.
    Plus de chaines de télévision et plus de programmes certes, mais cela signifie t’il forcément plus de qualité ?

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